Entre alarmisme et prouesse médicale : L’autre défi des Etats africains face au COVID-19 (Par Bamba Ndiaye)

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En ces temps de pandémie, la panique s’est emparée des populations, gouvernements et autorités sanitaires du monde entier qui s’empressent de maîtriser la propagation du Coronavirus.

Même les systèmes de santé les plus robustes du monde du point de vue ressources et technologie sont mis à l’épreuve. Les États-Unis peinent à pourvoir des tests du COVID-19 fiables et en quantités suffisantes. De l’autre côté de l’Atlantique, l’Italie fait face à un « conundrum » existentiel sans précédent face l’augmentation des cas et a été dépassée par la rapidité de la propagation et le taux de mortalité très élevé.

Pendant ce temps les médecins et chercheurs Africains sont en train de faire des prouesses face à la lutte contre le COVID-19 malgré les contraintes structurelles sévères qui entravent leur travail et le doute que des figures politiques comme Antonio Guterres et Emmanuel Macron tentent d’installer sur la capacité des Africains à gérer l’avancée de la pandémie à travers le continent.

Des pays comme l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Sénégal sont pourtant en train de prouver à la face du monde que le continent Africain est non seulement capable d’atténuer et de maîtriser les dégâts du coronavirus mais peut également le faire mieux que certaines régions dites industrialisées.

Depuis l’apparition des premiers cas importés, ces pays Africains susmentionnés arrivent à livrer des tests fiables en un temps record et donnent des soins adéquats aux patients atteints du virus. Au Sénégal, 171 parmi les 280 cas confirmés sont guéris. Malgré les 2 cas de décès enregistrés, les autres patients continuent de recevoir l’attention d’un personnel médical hautement qualifié et leur condition est jugée stable.

Ce que l’on puisse dire pour le moment est que les services du ministère de la santé en étroite collaboration avec l’Institut Pasteur de Dakar, les structures sanitaires locales et l’OMS, sont en train de faire un travail remarquable pour contenir la pandémie. Ainsi, on peut naturellement se poser deux questions, pourquoi l’ONU par la voix de son secrétaire général et la France prédisent une hécatombe en Afrique face à la propagation du virus? Comment les scientifiques africains font pour fournir des résultats « spectaculaires » et dans des conditions peu optimales ?

Force est de constater que l’Afrique a eu sa juste part d’épidémies et de catastrophes d’ordre naturelles, économiques et politiques qui ont coûté la vie à des milliers voire millions de personnes au fil des décennies. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, près de 11315 personnes auraient été emportées par l’épidémie du virus à Ebola qui a sévie sur le continent entre 2014 et 2016. Cependant, être l’épicentre d’une épidémie qui a fait des ravages dans le passé ne veut pas nécessairement dire que l’Afrique est totalement désarmée et désemparée face à une pandémie qui jusque-là fait une razzia sans précédent dans les pays dits du Nord.

Alors, pourquoi tout cet alarmisme venant de l’Occident ? Ce qu’ils n’ignorent peut-être pas est que le continent capitalise sur ses expériences épidémiques du passé pour mieux faire face à d’éventuelles propagations de pathologies. Autrement dit, les Occidentaux devraient se départir de la notion selon laquelle les régions moins industrialisées en générale et l’Afrique en particulier payeront toujours le prix fort lors d’une pandémie.

En dépit de la rareté de moyens logistiques, le continent africain a une expérience inégalable en termes de gestion épidémique et ce ne sont pas la science et les ressources humaines qualifiées qui nous manquent. Le COVID-19 a fini de démontrer que les pays industrialisés ne sont pas à l’abris des ravages pandémiques malgré leurs systèmes de « santé robuste » et que disposer d’une logistique de pointe n’est pas toujours suffisante pour combattre un fléau.

L’autre chose est que cet alarmisme occidental n’est certainement pas signe de compassion ou d’altruisme envers les Africains mais plutôt une mesure prophylactique pour freiner une éventuelle propagation du virus du Sud vers le Nord tout en sachant que la trajectoire de la transmission du COVID-19 a suivi le sens inverse.

Antonio Guterres a été clair là-dessus quand il affirmait sur France 24 : « dans une situation comme celle-là où le virus se transmet sans limite, les risques de mutations sont plus grands, et s’il y a une mutation, alors tout l’investissement qu’on est en train de faire pour les vaccins sera perdu et la maladie reviendra du sud vers le nord. C’est dans l’intérêt des pays du nord, de faire cet investissements massif en Afrique.» Les propos de Guterres sont sans équivoque.

D’abord il parle comme si une éventuelle mutation du coronavirus ne pourrait se produire qu’en Afrique. Ensuite il souligne que la nécessité de «sauver» l’Afrique du virus n’est pas motivée par une bonté de cœur mais plutôt par la crainte de voir les Africains « recontaminés » les pays du Nord. Cette crainte de « re-contamination » est d’ailleurs en partie ce qui a entraîné les actes xénophobiques récents envers les Africains vivant en Chine.

D’une part, l’inquiétude des Occidentaux est légitime, car il faudrait neutraliser toute souche de contamination pour protéger les populations du monde entier. D’autre part, leur démarche paraît mesquine et stéréotypique car déclinant de manière sournoise, l’Africain et l’homme Noir par extension, comme un réceptacle naturel de pathologies.

Quand bien même, beaucoup de voix se sont élevées pour contredire Guterres notamment le Dr. Abdoulaye Bousso, directeur du Centre des opérations d’urgences sanitaires. Dr. Bousso a déclaré sur RFI que : « c’est une attente que l’Afrique explose avec ce coronavirus parce que l’Europe et les Etats-Unis sont dans des difficultés. Mais je dis personnellement, non. Nous avons les capacités de faire face à cette épidémie et l’ensemble des pays africains a commencé à prendre des mesures qui ont des résultats.»

Selon Dr. Bousso, l’Afrique dispose non seulement de l’expertise médicale pour combattre le COVID-19 mais elle a également instauré des mesures préventives à temps. Enfin, ces prédictions catastrophiques sont pour la plupart fondées sur des modèles de prévisions statistiques qui prennent en compte les scenarii les plus extrêmes. Ce fut le cas en Sierra Leone quand l’épidémie de la fièvre hémorragique à virus Ebola sévissait dans le pays en 2014. Des modèles statistiques venant de l’Occident présageaient des millions de morts alors qu’au finish, 3.956 personnes auraient perdu la vie sur les 14.124 cas confirmés (ce qui est quand même un nombre élevé). Récemment aux États-Unis les mêmes modèles dramatiques qui auguraient un taux de létalité du COVID-19 très élevé (entre 10000-240000 morts), ont été drastiquement revus à la baisse.

Tout ceci pour dire que ces modèles de prévision ne sont pas toujours fiables et certains sont parfois même fantaisistes et incitent à la peur plus qu’à la représentation de la réalité du terrain. Aussi faudrait-il que les scientifiques africains s’attèlent à trois choses : créer leurs propres modèles de projection statistique dans le cadre de la lutte épidémiologique, continuer à puiser sur les expériences du passé et faire valoir leurs recherches scientifiques sans aucun complexe. Il y a encore du pain sur la planche. Néanmoins, des pays comme l’Afrique du Sud, le Rwanda et le Sénégal sont sur le bon chemin.

S’agissant du Sénégal, il a encore démontré qu’il est à la hauteur du défi et que le reste du monde aura encore certainement beaucoup à apprendre de son expérience comme ce fut le cas durant l’épidémie du virus Ebola qui a révélé par ricochet, l’expertise nigériane et en matière d’intervention épidémiologique. Le Sénégal est l’un des rares pays du monde où le nombre de guéris et supérieur au nombre de patients sous traitement.

Toutefois, les scientifiques sénégalais et africains doivent être au-devant de la scène pour magnifier leur succès en matière de recherche médicale avant que d’autres s’en approprient. Leurs prouesses continuent de susciter beaucoup d’intérêts de la part des laboratoires et industries pharmaceutiques des pays industrialisés qui verront en l’expérience africaine une aubaine pour développer des remèdes et éventuellement engranger des centaines de millions voire de milliards de dollars sur le dos de nos vaillants chercheurs, ou bien une opportunité pour tester des vaccins et autres médicaments.

En d’autres termes, il est temps que nos scientifiques développent des mécanismes de vulgarisation de leurs recherches et succès médicaux à l’échelle mondiale mais également capitaliser sur ces expériences pour développer des remèdes locaux et vaccins commercialisables à l’image des industries pharmaceutiques des pays du Nord. Des chercheurs sud-africains de University of Western Cape et des chercheurs nigérians de Redeemer University ont déjà réussi un séquençage du coronavirus ce qui pourrait logiquement déboucher sur un éventuel vaccin et médicaments contre le COVID-19.

Ainsi, en pareille circonstance, les scientifiques sénégalais pourraient étudier et tester nos remèdes traditionnels. Par exemple, qu’est-ce que le Ngeer (Guiera Senegalensis), traditionnellement utilisé pour lutter contre le rhume, et d’autres maux peut faire face au COVID-19 ? L’efficacité de cette plante sahélienne est avérée en matière de lutte contre la grippe. Il existe d’autres remèdes locaux dont l’efficacité devrait être testée face au coronavirus.

En d’autres termes, à l’heure où tous les laboratoires, universités et compagnies pharmaceutiques des pays du Nord s’activent pour trouver un « vaccin miracle », les scientifiques africains doivent être beaucoup plus audacieux et refuser d’être toujours éclipsés ou validés par leurs homologues occidentaux qui souvent, considèrent le continent Africain comme leur champ expérimental.

Les propos choquants de deux médecins français sur la chaînes LCI concernant des essais cliniques en Afrique, témoignent encore de la pensée raciste, rétrograde et malintentionnée que beaucoup de chercheurs occidentaux éprouvent envers l’Afrique. Sachant qu’ils gèrent la pandémie mieux que leurs homologues du Nord pour le moment, nos scientifiques doivent savoir que leurs prouesses médicales ont autant de valeur que celles des pays industrialisés.

Dans le même sillage, nos universités doivent s’armer convenablement pour être des leaders dans la recherche médicale et pharmaceutique. Le défi pour elles serait en partie, d’ériger des laboratoires de dernière génération, capables de produire des tests de qualité contre d’éventuelles pathologies en quantité suffisante et de participer activement dans la lutte contre les pandémies et d’autres maladies endémiques.

L’université Cheikh Anta Diop de Dakar, avec sa faculté de médecine et pharmacie de renom, devrait pouvoir réaliser les mêmes performances que l’Institut Pasteur de Dakar. Ceci est également valable pour les universités de Thiès, Ziguinchor et Gaston Berger de Saint-Louis. Qu’elles se donnent les moyens d’être les avant-gardes de la recherche médicale et pharmaceutique ne serait-ce qu’en Afrique occidentale dans les cinq voire dix prochaines années.

La collaboration panafricaine doit également être de mise et l’Union Africaine dans ce contexte actuel, devrait regrouper les meilleurs chercheurs du continent et de la diaspora pour travailler parallèlement sur des solutions essentiellement africaines. On devrait plus sentir le poids de l’UA dans la lutte contre la pandémie. En plus de parer à toute répercussion politique et économique cette entité panafricaine devait jouer le rôle de coordinateur des solutions scientifiques contre le COVID-19.

Tout en espérant que la situation globale va considérablement s’améliorer dans les jours à venir, les scientifiques africains et autorités étatiques ne doivent pas relâcher la pédale car tout laxisme peut conduire à une hécatombe. Entre temps, respectons les consignes d’hygiène publique et ouvrons un débat sérieux sur les défis structurels liés à la santé publique et la recherche médicale/pharmaceutique en Afrique et particulièrement au Sénégal quand l’épidémie aura été totalement maîtrisée.

Bamba Ndiaye.

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