Résistance, insularité, précarité : Le mouvement de la 3ème voie aux Comores

 In 3eme Voie, Commentaires

Par Nadia Tourqui (3ème voie, Comores)

“Les Comores, si je devais résumer, c’est le paradis sur terre. Malheureusement, les politiques en ont fait un enfer. Les Comores sont constituées d’un archipel de quatre îles avec un fort potentiel touristique, environnemental, agricole, halieutique, culturel. Nous avons tout ce qu’il faut pour être heureux. Nous sommes dans un emplacement bio-stratégique magnifique. Nous avons une diaspora très active, pour 100 000 habitants dans nos îles, nous en avons à peu près 400000 dans la diaspora, ce qui constitue une force assez importante. C’est un pays où tout est à faire, il faut construire des bâtiments, des écoles. Il y a de quoi créer de l’emploi sur les 20 à 30 prochaines années.

Mais qu’est-ce qui ne va pas dans ce pays indépendant depuis plus de 43 ans ? Il souffre encore d’une indépendance inachevée. Il souffre d’une instabilité politique. Sur 43 ans de vie politique, nous avons eu à peine 15 ans de stabilité. Nous sommes soumis à des menaces de conflits religieux. Nous sommes un pays musulman où aujourd’hui on est en train de monter un conflit entre les sunnites et les chiites. Au sein même des sunnites, il y a plusieurs écoles. Du fait de la faiblesse de l’État il y a une prolifération de réseaux mafieux et terroristes qui volent au-dessus de nos îles. De plus en plus, se développe l’insécurité.

UNE INDÉPENDANCE INACHEVÉE

Je pense que dans tous nos pays ce terme «d’indépendance inachevée» est récurrent. Nous sommes indépendants, mais nous ne le sommes pas vraiment car il y a le CFA, car il y a une ingérence. Mais nous en plus de tout cela, il y a carrément une partie de notre territoire qui est occupée par la France. Sur nos quatre îles, bien que nous soyons indépendants depuis le 6 juillet 1975, par un coup de passe-passe juridique, la France a décidé de garder une île.

À l’issue du référendum pour l’autodétermination des peuples des Comores, le peuple a voté «OUI» à 95% dans l’ensemble de l’archipel. Ils ont tripatouillé île par île les résultats des votes, et ils ont trouvé qu’à Mayotte c’était 65% de «NON». Et c’est sur cette base, qui ne repose sur rien, que la France a décidé de garder Mayotte. C’est comme si quand le Sénégal a pris son indépendance, on avait décidé que la Casamance reste française et que 20 ans après on instaure un visa. Les Sénégalais ne peuvent donc plus aller en Casamance, il faut d’abord qu’ils aillent à l’Ambassade de France de Dakar pour demander un visa pour aller en Casamance. C’est ce qui se passe chez moi depuis 1995. Les Comores sont constituées de quatre îles, mais la quatrième est occupée par la France et elle est devenue un département français depuis 2001. Aujourd’hui, les Comoriens qui vont chez eux à Mayotte sont qualifiés de migrants clandestins. Il y a des refoulements de ces migrants, qu’on essaye de nous renvoyer. Comme la France a fait de Mayotte une oasis de développement, Mayotte est devenu un appel d’air pour les populations qui souffrent sur les autres îles des Comores, pour aller chercher un emploi, la santé, l’éducation…

Il y a tout un trafic clandestin qui s’est développé d’Anjouan aux Comores jusqu’à Mayotte, séparés seulement de 70 km. Et lorsque ces bateaux arrivent, la police des frontières françaises les renvoie, mais garde les enfants car selon leur droit, ils n’ont pas le droit d’expulser les mineurs. Mais il n’y a pas non plus de prise en charge de ces mineurs. Et cela fait 23 ans que cela dure. Ils sont devenus les «Chégués», terme lingala qui désigne les enfants de la rue. Ils marchent à l’alcool, à la drogue, au larcin et puis un beau jour, car la police est dépassée par les événements, elle décide de les expulser aux Comores, puisqu’ils sont Comoriens et majeurs. Cette insécurité créée est alors importée aux Comores. Ces traversées ont provoqué plus de 20 000 morts en 20 ans, car il y a beaucoup d’embarcations de fortune et aucune mesure de sécurité assurée. Au-delà de ça, c’est toute l’organisation de l’archipel qui est menée à partir de Mayotte. La situation de Mayotte pose plusieurs questions :

D’abord, quelle est la valeur du droit international aujourd’hui ? Selon la résolution qui a créé les Comores, elles forment un archipel de quatre îles. Aux Nations Unies, nous sommes considérés comme un archipel de quatre îles. 43 ans après, la France s’est installée, en a fait un département. Alors évidemment c’est les Comores contre la France, quel poids peut-on avoir ?

À quoi servent toutes ces organisations internationales, régionales pour la défense de petits pays comme nous, lorsque nous sommes confrontés à un abus de pouvoir et à une violation du droit qui est incontestable ?

Une question sémantique : À partir de quand considère-t-on que quelqu’un est migrant alors qu’il est chez lui ? Pour les Français, les comoriens sont des migrants à Mayotte. Pour nous c’est un déplacement de populations à l’intérieur de notre territoire. Tout simplement.

CRISE SÉPARATISTE ET CONSTITUTION DE 2001

La crise séparatiste est l’un des résultats de cette situation d’annexion de Mayotte. Du fait d’avoir créé ce différentiel de développement entre les îles avec les programmes d’ajustements structurels, nous en avons tous subis les conséquences dans les années 90, la pauvreté a augmenté, les secteurs sociaux ont été sacrifiés. À partir de là, des contestations ont commencé à se faire par la population.

Et quelle a été la solution miracle trouvée par certains d’entre nous ? C’est de se dire : «Tiens si on se séparait de ces îles qui ne nous apportent rien et si on se rapprochait de cette autre, qui a peut-être fait le bon choix en 1975 de rester dans la France». Évidemment tout cela a été instrumentalisé. On a eu les preuves par ailleurs qu’il y a eu des réseaux d’extrême-droite français qui étaient présents à Mayotte et qui entretenaient cette illusion qu’une île des Comores pouvait devenir française. On a utilisé la pauvreté et le désespoir des populations pour continuer ce que l’on appelle une œuvre de balkanisation de notre pays, car si les Comores n’existent plus en tant qu’entité, qui va réclamer le retour de Mayotte ? Personne. Donc cette œuvre suit son chemin, elle n’est pas encore finie et cela fait partie des combats que le collectif la 3ème Voie s’est approprié.

CRISE SÉPARATISTE AU DÉBUT DES ANNÉES 2000 ET SÉCESSION D’ANJOUAN

Pendant quatre ans, une médiation a été menée sous l’égide de l’Union Africaine. Elle est considérée aujourd’hui comme l’un des succès de l’Union Africaine. Il faut le souligner car elle n’en a pas beaucoup. Grâce à cette médiation, nous avons réussi à avoir les accords de Fomboni, qui ont donné naissance à une nouvelle constitution. La revendication principale des sécessionnistes était que l’île de la Grande Comores s’était approprié tous les pouvoirs et toutes les richesses, tous les financements au détriment des autres îles délaissées. Je ne vais pas rentrer plus dans les détails, car c’est une autre instrumentalisation. Cette nouvelle constitution a apporté la présidence tournante, chaque île avait son tour pour présider l’ensemble de l’Union des Comores. Chaque île avait la possibilité, tous les quatre ans et maintenant cinq ans, de présider les Comores, pour soi-disant arriver à un développement harmonieux et équilibré de toutes les îles. Cela a été la période de stabilité de 15 ans. Pendant 15 ans, on a eu trois Présidents, donc chaque île a dirigé le pays. Mais ce qui s’est passé, c’est que chaque Président qui est venu s’est dit : «c’est moi qui ait le gâteau, je vais le manger tout seul avec mes frères et mes cousins» et au bout de 15 ans, il n’y avait plus de stabilité car chacun attendait son tour pour avoir sa part du gâteau. Il n’y a eu aucun développement. Au bout de quinze ans, la société civile s’est organisée. Cela fait 43 ans que nous allons fêter notre indépendance et on ne sait pas ce qu’on a gagné de cette indépendance, on ne sait pas où en est notre pays, on ne sait pas où on va, il est dirigé par des voyous. Il faut que l’on réfléchisse pour sortir de ces difficultés.

2015 – APPEL DE LA SOCIÉTÉ CIVILE À UN BILAN DES 40 ANS D’INDÉPENDANCE

2015 : c’était les 40 ans d’anniversaire, les lancements de l’appel pour les fameuses assises nationales, qui devaient régler nos problèmes, mais personne n’a entendu ce cri. L’année suivante il devait y avoir des élections et ceux qui voulaient leur part du gâteau se sont dit : on ne va pas faire des assises maintenant, si ça se trouve on va changer de constitution, on n’aura pas notre place, alors que l’année prochaine, on est assuré de gagner ces élections.

C’est ce qui s’est passé. Les élections ont eu lieu et ce Président, tout éclairé qu’il est, a décidé de finalement faire les assises nationales. Certains ont suivi. Mais on s’est très vite rendu compte que instrumentalisation du projet de dialogue national. Le Président en avait besoin pour lui-même introduire son projet de révision constitutionnelle, dans lequel il compte s’octroyer le pouvoir au moins pour les dix prochaines années. Donc là, on ne parle plus de cette fameuse présidence tournante tous les cinq ans. Imposer son projet n’apporte aucune solution aux problèmes des Comoriens, mais va juste satisfaire des egos personnels et des besoins de richesses personnelles.

2018 – NAISSANCE DU COLLECTIF DE LA 3ÈME VOIE

Là on s’est dit, il faut que ceux qui ont encore à cœur de sauver ce pays se rassemblent. Le collectif 3ème Voie est donc tout récent et existe depuis février 2018. Nous avons lancé plusieurs appels à la société civile, aux partis politiques. Nous avons essayé de rencontrer les autorités. Certains nous ont reçus et écoutés puis nous ont dit : c’est bien gentil, mais on a déjà notre projet et on avance.

Le référendum est prévu le 30 juillet prochain*, soit dans quelques jours. Depuis la fin des assises, il y a une atmosphère de répression contre tous ceux qui s’opposent à ce projet de référendum. Répression, intimidation, menace, surtout envers les personnes qui essayent d’alerter. La difficulté du collectif est aujourd’hui de mobiliser dans cette atmosphère de répression, mais aussi de précarité, puisque le gouvernement distribue beaucoup d’argent également pour faire taire.

ATTENTES DE L’UPEC

On compte beaucoup sur cette Université pour apprendre de ceux qui ont des mouvements depuis plus longtemps que nous, mais aussi pour échanger et sortir de l’isolement, car les Comores ne sont pas sous les feux des projecteurs et très honnêtement peu de gens connaissent cette histoire.”



Par Nadia Tourqui,
3ème voie (Comores)

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