L’histoire des mouvements citoyens : Des indépendances à nos jours

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Par Zachariah Mampilly (Politologue, Vassar College, NY, USA)

Le point de départ pour toute discussion sur l’histoire de la protestation africaine est de se demander : «Que font les mouvements citoyens?».

Les mouvements citoyens sont étudiés dans les marges de l’histoire de l’Afrique. Alors que les partis politiques ou les leaders charismatiques y occupent une place centrale. Mais je voudrais suggérer que les mouvements citoyens, qui sont l’expression authentique de la volonté des peuples, devraient dorénavant occuper cette place.

Pour comprendre leur rôle, il est utile de comprendre comment l’histoire elle-même fonctionne. Lorsqu’on regarde le passé, le progrès historique est souvent présenté comme évolutif. Les faits historiques génèrent un récit narratif en assemblant des évènements et des actions politiques distincts, de sorte qu’ils apparaissent inévitables. Mais la politique fonctionne rarement de manière linéaire. Elle se caractérise au contraire par des ruptures transformatrices, qui peuvent provoquer des changements politiques dramatiques dans lesquels ce qui était autrefois considéré comme impossible devient soudainement inévitable, ou ébranle et annule même toute forme de progrès.

C’est ici que les mouvements citoyens jouent leur plus grand rôle. Ils réussissent quand ils s’engagent dans une «pensée utopique». En d’autres termes, le rôle du militant est de rendre l’impossible inévitable.

Ils imaginent et ils proposent une vision alternative de ce qui est possible, au-delà des structures politiques existantes, faisant en sorte qu’elle apparaisse naturelle. En Afrique, ils ont joué un rôle central dans la «liberté de penser», comme le dit Michael Neocosmos. Ou comme Steven Biko : «Changez la façon dont les gens pensent et les choses ne seront plus jamais les mêmes.» Historiquement, nous pouvons voir ces dynamiques lors des deux premières grandes vagues de protestations africaines. La première vague s’est déroulée au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, alors que le monde contestait le système injuste de la domination coloniale européenne. En Afrique, deux personnalités centrales ont débattu du rôle des mouvements sociaux dans la décolonisation. Pour Kwame Nkrumah, le grand dirigeant de la lutte pour l’indépendance du Ghana, le peuple existait pour donner une légitimité et fournir des chiffres au parti politique. Il considérait que l’objectif de l’indépendance ne pouvait être atteint que par un parti politique fort et unifié qu’il dirigerait et qui mènerait des actions non violentes.

C’est ici que les mouvements citoyens jouent leur plus grand rôle. Ils réussissent quand ils s’engagent dans une «pensée utopique». En d’autres termes, le rôle du militant est de rendre l’impossible inévitable.

Les limites de ce modèle ne seraient prises en compte qu’après la prise de pouvoir par le parti politique. Pour Frantz Fanon, la centralisation du parti politique par Nkrumah reproduirait inévitablement les pathologies de dominations similaires à celles qui caractérisaient la domination coloniale. Il a questionné ainsi l’affirmation de Nkrumah selon laquelle la libération nationale conduirait nécessairement à la libération individuelle. Si l’on ne libère pas en premier lieu la conscience des opprimés, que ce soit par des moyens violents ou non violents, l’indépendance africaine ne servira que les intérêts des élites du parti. Les masses devraient au contraire être au centre de toute lutte de libération. Comme le dit Fanon, «le lumpenprolétariat, cette horde d’hommes affamés… constitue l’une des forces les plus spontanées et les plus radicalement révolutionnaires». Les arguments de Fanon n’ont pas réussi à changer le caractère de la plupart des luttes d’indépendance africaines qui sont demeurées des actions centrées sur le parti.

Citoyenneté, démocratie et plans d’ajustements structurels

Mais sa mise en garde s’est révélée visionnaire, les pays africains indépendants, dont le Ghana, étant tombés dans l’autocratie et la règle du parti unique. Bien que le chemin de Nkrumah ait assuré l’indépendance de la plupart des États africains entre 1955 et 1974, le mode de lutte pour la libération nationale n’a guère contribué à améliorer les conditions de vie de la plupart des peuples africains.

Trop souvent, «le peuple» était considéré comme l’ennemi du progrès plutôt que comme base d’un nouvel ordre démocratique. Comme l’explique le grand leader féministe nigérian, Funmilayo Ransome Kuti, la libération exige la pleine participation des citoyens individuels, sans lesquels tout projet nationaliste est voué à l’échec : «Le mot citoyenneté…semble très simple mais il comporte une très grande responsabilité… C’est quand vous faites remarquer que vous existez, et quand vous apportez votre propre contribution au bien-être et au progrès de [votre nation] que vous devez être reconnu en tant que citoyen».

Dans les années 1980, seuls trois pays africains ressemblaient à une société démocratique, même dans sa forme la plus limitée. Ces autocraties militarisées ont échoué à subvenir aux besoins de leurs populations et ont été affaiblies par la compétition entre les États-Unis et l’Union Soviétique lors de la guerre froide.

Les programmes d’ajustement structurel imposés aux états africains par les institutions financières internationales ont compromis encore davantage la forme limitée de souveraineté qui était pourtant la grande promesse de l’ère de l’indépendance. Manquant de légitimité populaire et trop faibles pour contester les traitements injustes infligés par la communauté internationale, les gouvernements africains sont entrés dans une période de crise qui a déclenché la deuxième grande vague de protestations africaines.

Au milieu des années 1980, des mouvements sociaux ont émergé dans divers pays africains du continent. Contestant les programmes d’austérité agressifs imposés par le FMI et la Banque Mondiale, ainsi que par leurs propres gouvernements illégitimes, ces mouvements populaires ont rassemblé une grande partie de la population; les partis d’opposition, les syndicats, les étudiants, les femmes et les paysans. Pendant une courte période, plusieurs pays ont lancé des Conférences Nationales Souveraines au cours desquelles les peuples africains ont cherché à réécrire leurs propres constitutions de manière à ce qu’elles soient centrées sur les intérêts des populations. Mais bien que prometteuses, ces conventions ont été récupérées par les élites politiques qui ont soutenu que le seul changement nécessaire était d’introduire des élections multipartites. Leur argument était que grâce aux élections, la libération individuelle serait enfin acquise. Ils avaient tort. En 2007, selon Freedom House, il y avait 20 démocraties africaines avec 40 pays organisant des élections.

L’Afrique était apparemment plus libre que jamais. Mais l’introduction d’élections multipartites n’a guère contribué à améliorer les conditions de vie de la majorité des Africains. Au lieu de cela, les élites politiques circulaient d’un parti à l’autre tandis que les élections elles-mêmes étaient couramment manipulées par le parti au pouvoir. L’idée que les élections suffisaient à provoquer un changement transformateur a conduit à une profonde désillusion à l’égard de l’idée même de démocratie. Depuis 2007, de nombreux pays africains ont même abandonné la prétention de tenir des élections libres et équitables.

L’ambition de vos mouvements est grande, les défis le sont également

Je pense que l’échec vient du fait que les élections ne sont pas synonymes de démocratie. La démocratie est un processus et non un événement. Le respect de deux principes fondamentaux qui doivent façonner la relation entre l’État et la société est fondamental pour consolider la démocratie : le droit à la liberté de réunion et le droit à la liberté d’expression. Ce sont les besoins fondamentaux de tout mouvement social pour fonctionner et tout gouvernement qui organise des élections tout en limitant la protestation ne mérite pas d’être qualifié de démocratique.

De plus, considérer la démocratie comme le fait de tenir des élections multipartites limite la portée des possibilités politiques. Les élections consistent à travailler au sein du système plutôt que de transformer le système lui-même, objectif de nombreux mouvements sociaux. C’est un défi essentiel pour tout mouvement social. L’Etat tentera toujours d’absorber les puissantes énergies du mouvement afin de désamorcer sa politique. Être récupéré par l’État en soutenant un parti politique ou accepter des nominations dans les administrations étatiques compromet le rôle perturbateur que tous les mouvements sociaux doivent jouer pour être efficaces.

La troisième vague de protestations africaines, qui est en cours actuellement, a commencé au milieu des années 2000 en Éthiopie. Elle a donné lieu à de grandes manifestations populaires dans toutes les régions d’Afrique. Depuis 2005, il y a eu des manifestations dans plus de 40 pays africains, y compris ce que l’on a appelé le «Printemps arabe».

Souvent déclenchés par des crises électorales ou des crises économiques, nombre de ces mouvements ont rapidement évolué vers des critiques plus larges du système politique et économique. Alors que certains mouvements, comme ceux du Sénégal, du Burkina Faso et de la Tunisie, ont connu un succès considérable, d’autres ont été violemment réprimés par les gouvernements africains. Il est néanmoins trop tôt pour juger de leurs effets à long terme. Même si les victoires immédiates et éclatantes ont été peu nombreuses, leur impact plus large sur la conscience des Africains, et même du monde, ne doit pas être sous-estimé. En réfléchissant sérieusement à de nouvelles façons d’appréhender la signification de la liberté, ils sont en passe de provoquer la troisième transformation majeure de la vie africaine moderne. Si la première vague engendrait la décolonisation et la seconde introduisait des élections, c’est la troisième vague qui fait en sorte que ces conditions ne soient pas pures formalités. Au contraire, la vraie liberté doit affranchir tous les Africains de leurs maux économiques, politiques et sociaux.

Alors que l’ambition de vos mouvements est grande, les défis le sont également. Je terminerai par trois questions majeures auxquelles tous les mouvements citoyens devront répondre s’ils veulent réussir.

Premièrement, les mouvements citoyens ne peuvent pas répondre uniquement aux besoins des classes urbaines privilégiées. Ils doivent s’étendre au-delà des organisations formelles de la société civile (ONG) et inclure les plus marginalisées afin de créer un véritable mouvement de masse. Ce n’est que par l’incorporation de tous les tronçons de la société qu’un mouvement peut créer une force et défier l’État. La question est de savoir comment fédérer la société civile avec l’ensemble de la population afin de créer un véritable mouvement de masse. En d’autres termes, les mouvements citoyens d’aujourd’hui excluent-ils les autres groupes marginalisés (femmes, LGBTQIA, handicapés, etc.)? Au lieu de représenter un groupe restreint de la population, le pouvoir des mouvements sociaux résulte de leur capacité à établir des liens entre les différentes formes de contestation, ce qui pourra mettre en évidence la manière dont les structures oppressives pénètrent dans tous les aspects de la vie sociale. Comme l’explique Amina Mama, « s’identifier à la fois comme féministe et africaine est un acte de résistance… Aucune institution n’existe en dehors des sociétés, toutes sont imprégnées de relations de pouvoir patriarcales, tous sont donc des formes de contestations légitimes ».

Le rôle des mouvements sociaux est d’imaginer un avenir alternatif

Deuxièmement, historiquement l’Afrique était divisée entre villes multiethniques et zones rurales ethniquement plus restreintes. Bien que les populations africaines se soient de plus en plus déplacées vers les zones urbaines, la majorité de la population demeure toujours dans les campagnes. Pour être viable, tout mouvement doit aller au-delà des zones urbaines afin d’inclure les populations rurales négligées de l’Afrique. Cependant, les conditions de vie dans les espaces urbains et ruraux restent très différentes. La question est donc de savoir comment un mouvement citoyen peut coordonner un programme national qui représente à la fois ce qui est urbain et ce qui est rural.

Pour Nkrumah, ceci pouvait se faire uniquement à travers un parti politique hiérarchisé. Mais nous avons tous été témoins des limites de la politique des partis et nombre de vos mouvements ont choisi d’opérer en dehors du domaine électoral restreint pour de bonnes raisons.

Les mouvements citoyens peuvent-ils réussir s’ils manquent d’organisation formelle et s’ils rejettent les partis politiques? La clé est de reconnaître le parti comme un simple outil, facilement récupéré pour servir les intérêts des puissants. Ils ne sont pas le seul véhicule de la démocratisation et peuvent trop souvent détourner l’attention des autres aspects de la démocratie dont les mouvements sociaux ont besoin. Comme le dit Fred Bauma de Lucha : «Le défi consiste à amener de plus en plus de personnes à comprendre que nous avons tous ces gens au sommet du pouvoir, mais que nous sommes la base de la démocratie et que nous devons jouer notre rôle. Sinon, nous aurons des institutions, mais nous n’aurons jamais de démocratie».

Pour conclure, nous devons revenir à la question fondamentale de ce que signifie la liberté en Afrique aujourd’hui. Comme je l’ai dit au début, le rôle des mouvements sociaux est d’imaginer un avenir alternatif, qui peut sembler impossible mais qui finit par devenir inévitable. La question que vous devez vous poser est donc de savoir quelles visions politiques les mouvements sociaux africains conçoivent-ils pour l’avenir? C’est une question basique mais essen-tielle, reconnue depuis longtemps par les plus grands intellectuels africains. Je laisse la parole à Thomas Sankara : «Il a fallu les fous d’hier pour qu’aujourd’hui nous puissions agir avec une extrême clarté. Je veux être un de ces fous. Nous devons oser inventer l’avenir.»

Zachariah Mampilly
(Politologue, Vassar College, NY, USA)

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