Luttes africaines d’hier à aujourd’hui : Nos victoires et nos défaites

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Par Saïd Abass Ahamed (Phd, directeur exécutif de Thinking Africa)

Imaginons l’Afrique avec Thomas Sankara vivant,
Imaginons L’Afrique avec Lumumba vivant,
Imaginons l’Afrique avec Ruben Um Nyobé vivant,
Imaginons l’Afrique avec Kwame Nkrumah vivant,
Imaginons l’Afrique avec Steve Bicko vivant,
Imaginons l’Afrique avec Ali Soilihi

Que serions-nous devenus si Sankara, Lumumba, ou Ruben avaient vécus? Les trajectoires historiques du continent se sont construites sur des accidents. L’histoire prend une direction par ce qu’un évènement dramatique est survenu et nous a déviés de nos combats et de nos luttes. Comment se fait-il que l’élite porteuse de projet politique en faveur d’un continent digne et respectueux de tous ait été mise en difficulté?

Je ne veux pas parler de défaite parce que je pense qu’on n’a pas complètement perdu. Je veux plutôt rappeler que dans chaque défaite se trouve une victoire et dans chaque victoire une défaite.
L’objet de cette contribution est de revenir brièvement sur les luttes africaines depuis les indépendances, de façon à saisir les fondements de l’élan vital de libération du continent africain. En visitant ce passé glorieux nous cherchons à mettre en perspective les combats menés au sortir des indépendances avec les mouvements citoyens actuels. Depuis 2011 et la naissance du mouvement Y’En A Marre une secousse silencieuse parcourt le continent. Comme à l’époque coloniale, les forces de résistances se réorganisent et se préparent à l’affrontement final pour préserver leurs privilèges. Une différence est fondamentale avec les luttes des pères fondateurs : les luttes actuelles s’opèrent au sein de la famille, les jeunes de Filimbi, Balai Citoyen, et autres ne luttent pas pour se débarrasser d’un étranger. Aujourd’hui nous sommes dans un combat du parricide ou du fratricide, le combat porte sur le refus des violations des Droits de l’Homme, des violations de la constitution et des changements intempestifs des constitutions.

Les nôtres sont à la manœuvre et les combats des nouveaux mouvements s’opèrent dans la recherche d’une alternative au statu quo. Ces luttes ont été rendues possible car avant nous d’autres ont fait le sacrifice suprême pour nous débarrasser du colon. L’Antillais du FLN nous rappelle que chaque génération doit dans une relative opacité, identifier sa mission, l’accomplir ou la trahir. Dans la filiation des luttes passées, il va de soi que nous sommes la continuation des martyrs du maquis Camerounais, du fondateur du PAIGC, du père de la conscience noire.

Dans cette perspective, il convient ainsi de relativiser ce que l’on peut appeler victoire et ce que l’on peut appeler défaite. Le projet de libération totale du continent est presque achevé, pratiquement le continent est libre. Maintenant c’est à nous de porter un autre projet. Nous devons nous libérer de nous-mêmes, de nos pères et frères.

Maintenant quel est notre projet à nous? Que voulons-nous faire? Que devons-nous achever pour être les dignes héritiers du capitaine?

Trois idées méritent notre attention.

La première idée fondamentale est que la solidarité a été et reste le moteur des luttes sur le continent. En conséquence les mouvements sociaux du moment ne peuvent s’épanouir sans solidarité transcontinentale.

Je vais revenir sur nos luttes et nos victoires pour sortir de ce que quelqu’un appelait la grande nuit. Période que beaucoup d’entre nous ignorent totalement puisque nous n’étions pas des sujets.

Lutter pour le changement dans une société revient à un effort de

réflexion et de discipline sur soi et sur les autres. Cet effort de réflexion stratégique ne semble pas avoir été opéré. Nous perpétuons les erreurs de nos prédécesseurs qui trop souvent ont dispersé les efforts et se sont révélés incapables d’articuler un dialogue profond entre la pensée et l’action militante.

Cet impensé des mouvements sociaux risque de créer des militants temporaires séduits par l’engagement immédiat sans pénétrer le corps social pour le modifier de l’intérieur.

Enfin, la dernière idée doit être de formuler quelques recommandations aux mouvements en lutte. Un vrai militant est un militant vivant. Que faire lorsqu’un régime se met à broyer ses propres enfants? Quel héroïsme dans le suicide? Lorsqu’un régime tue les siens, la seule option viable est de mettre de côté les réserves de vies pour bâtir l’avenir. En effet dès l’instant où un régime s’attaque à la vie des siens, les stratégies alternatives ne peuvent opérer dans le pays. C’est la raison pour laquelle nous avons autant de Président anciens exilés..

VICTOIRE OU DÉFAITE : LA SOLIDARITÉ RESTE LE MOTEUR DES LUTTES SUR LE CONTINENT

Certes il y a eu des défaites, certes ils ont tué Sankara, Cabral… Lumumba, on l’a découpé en petits morceaux, et on l’a dissous dans la soude pour ne pas qu’il y ait de lieu de pèlerinage. Mais malgré cela, Lumumba n’est pas mort. Ailleurs, sur le continent et hors du continent des gens continuent à l’honorer. Si vous passez à Bissau, Cabral est partout présent. Les luttes victorieuses qui ont libéré le continent du joug colonial l’ont été grâce à un effort collectif du combat. Les premiers États devenus indépendants ont offert une solidarité continentale

aux autres pour mieux mener la libération totale. La Tanzanie de Julius Nyerere a donné des passeports diplomatiques à l’ensemble des dirigeants de l’ANC. Il n’y a pas d’ANC sans le soutien inconditionnel de Kenneth Kaunda de la Zambie. On ne peut pas comprendre le silence du gouvernement de l’ANC au pouvoir en Afrique du Sud à l’égard

de l’ancien Président Robert Mugabe sans le soutien qu’il a apporté à l’ANC.

Lumumba est aussi devenu ce qu’il est car des indépendantistes kenyans en transit à Kinshasa pour se rendre à Accra ont entendu parler de son combat et ont décidé de lui trouver un billet pour qu’il les accompagne. Lors de son voyage à Accra, il a passé du temps avec Frantz Omar Fanon, avec tous les indépendantistes du moment et cela lui a ouvert une perspective complètement différente des luttes de libération. A son retour à Kinshasa il envisageait la lutte dans une dynamique continentale. Il a également pris conscience que le Plan Van Bilsen, qui prévoyait la fin de la colonie Belge au Congo pouvait être hâté car la roue de la décolonisation ne pouvait plus se ralentir. Une fois devenu continentale la lutte des indépendances ne pouvait plus se mener de manière confidentielle.

Une nouvelle façon de lutter a pris forme. Des empires ont plié et des jeunes États ont vu le jour par une solidarité continentale sans faille. Des luttes individuelles impossibles sont devenues collectivement possibles. David a gagné contre Goliath grâce à la mutualisation de maigres moyens contre l’Empire. La solidarité actuelle doit être universelle, des gens luttent en Amérique pour l’accès à la terre, d’autres luttent en Asie pour l’accès aux médicaments disponibles mais protégés par les multinationales pharmaceutiques… Nous devons mettre nos luttes en solidarités avec eux. Mutualiser nos énergies, capitaliser nos expériences et apprendre de l’Europe de l’Est, c’est à ce prix que nos luttes du moment seront victorieuses. Nul ne peut seul triompher d’un régime de trente-six ans, encore moins obtenir une réforme agraire digne. Les accords de pêche avec l’Union Européenne sont léonins, que dires des accords miniers? Ces luttes demandent une expertise pointue et une réflexion poussée. Nulle lutte n’est possible sans une pensée profonde du sens de la lutte et de sa portée. Quel est son ancrage sociologique?

PENSER LES LUTTES POUR UN CHANGEMENT PARTAGÉ.

Peut-on dire réellement que Lumumba et ses compagnons avaient une ossature de combat partagé? Est-ce que le capitaine et son frère Blaise avaient un avis partagé sur le sens de la Révolution du Faso? Aujourd’hui Albert Lithuli, Mandela, Walter Sizulu, Oliver Thambo, Govan Mbeki sont tous morts, pourtant la charte de la Liberté qui est le document fondateur de l’ANC existe toujours.

Il existe une constante dans les nouveaux mouvements sociaux actuels.

Très peu parmi ces derniers possèdent un manifeste, une

déclaration, un document écrit qui reprend les fondements de la lutte et

ses objectifs. Cette discipline nous fait défaut, la lutte ne s’improvise pas. Si le capitaine avait les mêmes objectifs que ses bourreaux, le régime post-octobre 1987 ne se serait pas réclamé de la correction de la révolution de Thomas.

Quand on a dit qu’Alger était la Mecque des luttes africaines, il n’y avait pas que les concerts, il n’y avait pas que les conférences et les lectures. Il y avait aussi un travail idéologique important et je pense que nous avons manqué cet effort. Pour le moment nous nous réclamons des pères des indépendances, mais ils ont investi dans les idées, ils ont pris très au sérieux les activités de l’esprit.
Dans ce sens nous sommes au début. Sur quoi devrait porter notre prochaine université ? Sommes-nous d’accord? Quel est l’objectif pour lequel beaucoup d’entre nous sommes prêts à mourir? Que voulons-nous? Nos luttes doivent être multiples car très souvent nous les réduisons à la politique, au sens de la conquête et de l’accès au pouvoir. Dans ce combat nous sommes et resterons toujours perdants. Au Burkina Faso, la rue et le peuple ont chassé l’auteur du fratricide et ses anciens alliés ont récupéré le pouvoir, de sorte que très souvent l’ancien régime se reconvertit, toujours pour récupérer les fruits de la lutte. Il est un devoir catégorique de multiplier les raisons de la lutte et la politique politicienne est parfois indispensable pour chasser un assassin, unmeurtrier. Mais nous devons, dans la mesure du possible, ne pas nous mobiliser contre mais plutôt en faveur de. Devenir une force de proposition est vital pour la pérennité des mouvements sociaux africains. Il nous faut lutter pour l’éducation, lutter pour et avec les agriculteurs et les pêcheurs, pour l’autosuffisance alimentaire. Nous devons lutter pour la dignité et le respect des faibles et des minorités. Pour beaucoup la lutte revient à remplacer un tyran, cela serait une erreur grave de penser qu’il suffit de remplacer celui assis sur le trône pour que tout change. Le changement que nous voulons implique une éducation de masse, une implication de la majorité et une méthode. Notre combat demeure d’entrainer le plus grand nombre à saisir les enjeux, comprendre les rapports de domination, l’équilibre de l’économie du centre et de la périphérie. Ce genre de combat se mène avec des concerts et des musiciens indispensables à la convivialité de la lutte, mais exige également de la sérénité, de la discipline, je dirais même un effort ascétique.

L’Université Populaire de l’Engagement Citoyen doit rester une université d’enseignement de l’histoire des luttes pour le progrès sur le continent. Une université qui mettra au centre de ses enseignements une approche stratégique et holistique de ce qui préoccupe les Africains. Certes chaque contexte présente des particularismes. Toutefois, la pauvreté, l’injustice, le non-respect des normes fondamentales, tout cela se retrouve sur le continent. Dans certains endroits la faim est prégnante. Ailleurs c’est la question de la scolarisation des plus jeunes. La tâche est immense et nous ne pouvons pas tout faire. Ces luttes doivent être hiérarchisées, misent en priorité…

UN VRAI MILITANT EST UN MILITANT VIVANT : QUELQUES RECOMMANDATIONS À LA JEUNESSE ENGAGÉE

Que serait le continent avec Ruben Um Nyobé, Thomas Sankara, Lumumba, Steven Bicko, Ali Soilihi vivants? On ne refait pas l’histoire, toutefois, il est certain que ces gens ont marqué nos imaginaires, ont produit des rêves et ont levé des générations entières aspirant aux changements.

L’Afrique a produit trop de martyrs et trop de sang a été versé. Nous devons mettre un terme à la longue liste des martyrs pour la liberté et le progrès du continent.

Nous continuerons à honorer ceux qui sont tombés pour la cause. Nous refusons que d’autres jouent les kamikazes. Lorsqu’un régime politique commence à sacrifier ses propres enfants, il se condamne lui-même.

La seule chose sensée à faire lorsque la violence brute et gratuite est lâchée, il faut mettre à l’abri les réserves de vies pour bâtir le futur. Ils ne peuvent pas tous nous tuer et si nous ne voulons pas remplacer un tyran par un autre, il faut réfléchir à l’après tyrannie. Les Africains ne cessent de dire qu’aussi longue que soit la nuit le jour se lèvera. Il faut être de ceux qui bâtiront l’avenir. Se replier n’est pas signe de lâcheté. Au contraire, prendre un repli stratégique c’est la sagesse de reconnaitre que nul ne peut rien faire face à la violence aveugle de l’état tyrannique et assassin.

Le courage ne se mesure pas au suicide.

La longue lutte pour le changement sur le continent est une problématique historique, permanente et future. Des nouvelles formes de mobilisations sont de manière irréversible à l’œuvre sur le continent. Aux deux Congo, au Togo et dans plusieurs pays du continent, trop d’activistes sont encore en prison. Leurs seuls torts, dire pacifiquement que nous aspirons à mieux, nous méritons mieux. Comment alors mieux s’organiser pour obtenir des résultats tangibles.

La maladie congénitale qui guette les mouvements sociaux est l’entrée en politique. Chacun de nous a le droit et le devoir de s’intéresser aux affaires de la cité. Cependant, la crédibilité des mouvements sociaux demeure dans leurs capacités à refuser collectivement l’appel des politiques. Il est légitime qu’arrivés à un certain âge, certains d’entre nous désirent entrer dans l’arène politique et solliciter le suffrage populaire. Cependant cela doit être un choix réfléchi et individuel. Différentes expériences tendent à montrer que ceux qui ont fait le chemin l’ont amèrement regretté.

La seconde maladie qui guette les activistes est de devenir des professionnels du militantisme de salon. A nouveau, il faut nous interroger, combien pesons-nous et quel est notre ancrage populaire? Il ne peut y avoir de changement sans la masse.

L’urgence de penser les mouvements sociaux de l’intérieur demeure la priorité première. Pris dans l’étau de la répression et la survie nous avons délégué cette mission première et vitale pour notre devenir. Il est impératif de parvenir à une vision endogène du changement. L’Azimiyo de Dakar reste un acte fondateur. Il était trop succinct et il nous revient de l’approfondir. Que voulons-nous et comment nous organiser? Cette tâche ne peut être ni déléguée, ni reportée. Il nous faut nous mettre à l’œuvre.



Saïd Abass Ahamed
Phd, directeur exécutif de Thinking Africa

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