Y En Marre et le sorpasso africain ?

 In Commentaires, Y'En A Marre

Par Hamidou Anne (Doctorant en science politique)

Il y a un désaveu vis-à-vis de la classe politique africaine tant elle est corrompue, interchangeable et peu soucieuse du devenir des populations. Autant au sein des pouvoirs qui s’éternisent que pour les oppositions dont les leaders restent aussi (trop) très longtemps à la tête de leur formations politiques avec le seul but d’arriver à goûter eux aussi aux délices du pouvoir. Notre élite politique est déconnectée du réel voire en déphasage avec les idéaux de transformation sociale et sociétale. Ceux qui sont au pouvoir orientent leurs efforts vers un objectif unique de captation des richesses qui découlent de leur position. Et les opposants, en dédiant leur vie à la seule conquête du pouvoir, ont passé tellement de temps à s’opposer qu’ils ne savent plus construire, générer une offre de transformation crédible.

Face à cette impasse, il y a une offre alternative qui nait. Celle-ci est formulée par des jeunesses africaines qui d’abord à l’échelle des pays peut se transformer en une internationale révolutionnaire avec laquelle il faudra compter dans les prochaines années.

Y’En A Marre, Filimbi, Lucha, Balai Citoyen offrent une bouée à tous ceux qui désespéraient de l’action politique classique pour trouver une forme d’engagement capable d’offrir un horizon émancipateur. La première édition de l’UPEC de Dakar s’inscrit durablement dans un agenda de tissage de liens entre mouvements politiques citoyens pour transformer le destin du continent. Cette rencontre génère deux symboles. D’abord le choix de Dakar est une prime au rôle d’avant-garde démocratique que notre pays joue jusque-là. Ensuite, Y’En A Marre accueille ses mouvements frères qu’il a contribué à faire naître par l’exemplarité de la démarche novatrice que fut sa création.
En 2011, quand Y’En A Marre a émergé, l’objet fut curieux car porté par un autre type de citoyen jusque-là méconnu dans l’espace public : il s’agissait de jeunes issus de la culture urbaine pour la plupart et avec un discours tranché, différent et consistant axé sur le refus d’avaliser une troisième candidature inconstitutionnelle d’Abdoulaye Wade.

La grogne de ces «jeunes rappeurs» selon le verdict populaire secouait un pouvoir que les politiciens classiques avaient du mal à combattre au regard de la similarité du discours et des méthodes avec le parti au pouvoir. L’usage d’un discours différent, la systématisation des actions de rue (marches, concerts, sit-in), le canal original de la musique rap a séduit des pans de la jeunesse qui ont adhéré à cette organisation de type nouveau. Le succès de la naissance aux premières salves de Y’En A Marre a aussi été possible eu égard à l’incompréhension que ce type de mouvement a suscité vis- à-vis du pouvoir d’Abdoulaye Wade alors focalisé sur son opposition classique. Mais il n’était pas le seul, l’opposition n’a pas non plus vu qu’elle était en train d’être contournée par des jeunes issus du peuple. Une ligne de crête s’était tracée que Y’En A Marre a empruntée.

Il y a eu pour Y’En A Marre un avant et un après 23 juin 2011.

Le recul sur la réforme constitutionnelle d’Abdoulaye Wade face à la mobilisation populaire a été une victoire manifeste des forces de l’opposition, mais aussi du camp alternatif que représentait Y’En A Marre. La répression sauvage du régime d’Abdoulaye Wade, notamment lors de la mobilisation historique du 23 juin 2011 contre un énième changement de la constitution, n’a pu venir à bout du mouvement. Mais elle lui a même conféré une stature et une aura internationale d’une opinion publique qui s’interrogeait sur la nature de ce mouvement qui commençait à bénéficier de rhizomes partout dans le pays. Première victoire majeure de la main nue contre l’arme à feu.

Cette déconvenue symbolique d’Abdoulaye Wade dans sa volonté d’imposer son fils à la tête du pays s’est poursuivie naturellement vers sa défaite électorale du 25 mars 2012. Durant laquelle Y’En A Marre a fait campagne aux cotés du candidat de l’opposition au second tour. Le mouvement s’est déplacé de sa posture d’origine de veille citoyenne pour se mettre dans une entreprise de «co-conquête» électorale.

À partir de cette élection, Y’En A Marre a été tenaillé entre deux postures. Soit, le mouvement reste dans une position de veille citoyenne avec son coté pur et confortable du fait de l’absence de toute participation à un bilan de gouvernement. Soit, le mouvement participait à l’action publique au gouvernement ou à l’assemblée. Y’En A Marre a fait le choix de rester dans la pureté idéologique et politique. Cette décision a été une erreur, pour ma part. Ayant malgré tout participé à une bataille politique qui a abouti à un changement majeur dans notre pays, le mouvement n’a pas voulu du pouvoir et s’est trompé.

Car il est impossible de changer le système de l’extérieur par des salves de militantisme (comme lors du référendum de 2016) ou par des déclarations d’intention quelles que soient leur pertinence et leur franchise. Y’En A Marre n’a pas voulu se salir les mains alors que le mouvement eut été plus utile à l’Assemblée Nationale, dans les conseils municipaux, les Départements ministériels a n d’imposer de l’intérieur une façon différente et honnête de faire de la politique. Le souci des mouvements révolutionnaires est souvent de ne jamais titiller la limite de l’action publique, mais d’en rester à une posture de facilité doctrinale très honnête certes, mais dont l’efficacité dans la vie des gens est moindre. Le camp progressiste africain que souhaitent représenter les mouvements citoyens africains doivent vouloir du pouvoir et aller à sa conquête a n de l’incarner un jour.

Il est urgent de débarrasser nos pays de cette caste de politiciens a n d’apporter des changements structurels qui métamorphoseront radicalement le cours de l’histoire en Afrique.

Lors des législatives en Espagne en 2016, les militants de Podemos ont utilisé le mot «sorpasso» pour expliquer leur volonté de doubler la gauche classique et de devenir la première force progressiste dans le pays. Ils y ont échoué de peu.

À quand un Sorpasso africain pour offrir un choix aux électeurs las de devoir choisir entre des gens qui sont idéologiquement, moralement, politiquement similaires?

Hamidou Anne,
Doctorant en science politique

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